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OPINION
La mesure du défi budgétaire
Denis Bédard, Économiste,
ex-président de la Commission nationale sur les
finances et la fiscalité locales,
l'auteur a été secrétaire du Conseil du Trésor
Le Devoir
Édition
du mardi 27 octobre 2009
Dans la recherche de solutions à l'impasse budgétaire du
gouvernement du Québec pour les prochaines années, il me
semble utile de montrer l'ampleur du défi qui nous attend en
mettant en relation l'évolution des déficits prévus, la
croissance des revenus et des dépenses ainsi que le niveau
de notre endettement.
La stratégie du gouvernement est basée sur un scénario
financier quinquennal pour la période 2009-2010 à 2013-2014.
Dans ce scénario, on constate que le déficit pour l'année en
cours atteindrait 3,9 milliards de dollars, qu'il
augmenterait à 4,8 et 5,6 milliards au cours des deux années
suivantes et qu'il se stabiliserait par la suite à 6
milliards. Pour apprécier ce scénario, il est utile de
retourner en arrière et d'analyser l'évolution récente de la
situation financière, sans tenir compte toutefois de la
technique de la réserve budgétaire qui a été utilisée pour
compenser les variations des résultats d'une année à
l'autre.
Ainsi, en 2007-2008, le budget enregistre un surplus de 1
milliard de dollars, mais l'année 2008-2009 connaît un
revirement important, car le budget se solde par un déficit
de 2 milliards, ce qui constitue une détérioration de 3
milliards d'une année à l'autre. Avant recours à la réserve
budgétaire, on prévoit sur la même base pour 2009-2010 un
déficit de 4,2 milliards de dollars, soit une nouvelle
détérioration de 2,2 milliards. La situation financière du
gouvernement s'est donc dégradée de 5,2 milliards de dollars
en deux ans.
Baisse des coûts
Cette dégradation s'explique par deux facteurs: d'une part,
de 2006-2007 à 2009-2010, les revenus autonomes diminuent
progressivement de 49,7 milliards à 47,4 milliards et,
d'autre part, les dépenses de programme augmentent de 51,7 à
60 milliards de dollars. L'évolution divergente que
connaissent ces deux éléments cruciaux du budget a été en
partie compensée par une baisse des coûts du service de la
dette découlant de la baisse des taux d'intérêt et de la
croissance des transferts fédéraux faisant suite aux
discussions sur le déséquilibre fiscal. Mais le résultat net
de cette évolution est que nous faisons face désormais à un
trou financier. Il s'agit de la première cause de l'impasse
à laquelle on fait maintenant face.
Pour les années suivantes du scénario budgétaire, à savoir
2010-2011 à 2013-2014, on voit une reprise de la croissance
des revenus autonomes, mais elle est accompagnée cette fois
d'une stagnation des transferts fédéraux et d'une croissance
du service de la dette dont les coûts bondissent de 6,1
milliards en 2009-2010 à 9,4 milliards en 2013-2014.
Pour essayer de stabiliser le déficit à environ 6 milliards,
l'objectif de croissance des dépenses de programme à partir
de 2010-2011 est fixé à 3,2 % alors que la moyenne des trois
années précédentes est de 5,1 %. Devant la hausse
incontournable des dépenses de santé qui est de l'ordre de
5,5 % et l'évolution des dépenses d'éducation qui augmentent
annuellement d'environ 3,5 %, les crédits des autres
ministères devront être complètement gelés durant les quatre
prochaines années pour respecter la limite globale de 3,2 %,
situation qui se traduirait évidemment par une baisse des
services compte tenu de la hausse des prix et des salaires.
Il n'y a évidemment aucune marge de manoeuvre dans ce
scénario financier qui est basé sur des hypothèses fragiles
compte tenu des incertitudes de la conjoncture économique.
Les risques touchant à la fois l'évolution des revenus et
des dépenses pourraient avoir un impact combiné significatif
sur le déficit à court terme. Par exemple, en ce qui
concerne seulement les dépenses, si leur croissance moyenne
était de 4,2 %, soit 1 % de plus que l'objectif de 3,2 %, en
se rappelant qu'elle fut de 5,1 au cours des dernières
années, la prévision du déficit serait en 2013-2014 de 8,6
milliards au lieu de 6 milliards. Cela donne une idée de
l'ampleur des risques, surtout à la veille du renouvellement
des conventions collectives.
L'endettement du gouvernement
L'endettement est l'autre aspect inquiétant de l'impasse
financière du gouvernement. Au 31 mars 2009, la dette brute
était rendue à 151,4 milliards de dollars, ce qui équivalait
à 49,9 % du PIB du Québec. Quel que soit le concept de dette
utilisé (brute, directe ou nette), le Québec est de loin la
province la plus endettée au Canada. Sauf la Nouvelle-Écosse
et Terre-Neuve à 33 %, toutes les autres provinces ont une
dette brute inférieure à 30 % du PIB. Si le Québec était à
ce niveau de 30 %, la dette brute serait seulement de 90
milliards de dollars et le /a>service de dette coûterait en
proportion 2,5 milliards de moins pour l'année en cours. On
ne pourra jamais avoir une fiscalité compétitive tant que ce
problème existera.
L'accroissement de la dette durant la période 2009-2014
dépendra des déficits qui seront encourus, mais aussi du
financement qui sera nécessaire pour la réalisation du Plan
québécois des infrastructures dont le total des
investissements sera de 41,8 milliards entre 2008 et 2013.
En tenant compte de l'ensemble des besoins de fonds du
gouvernement, le scénario financier prévoit une hausse de la
dette brute de 8,9 milliards en 2009-2010 et de 9,9
milliards en 2010-2011. La dette atteindrait ainsi 170,2
milliards de dollars au 31 mars 2011. À ce rythme, elle
pourrait atteindre entre 190 et 200 milliards de dollars au
31 mars 2014.
En plus d'augmenter la dette, le plan des infrastructures
aura un impact sur les dépenses budgétaires. Dans l'Énoncé
économique du 14 janvier 2009, il est indiqué que cet impact
serait de 576 millions en 2009-2010, augmentant à 1,4
milliard en 2012-2013, montants qui devront être absorbés à
l'intérieur des objectifs prévus de croissance des dépenses,
ce qui pose un problème supplémentaire de 800 millions.
La sortie de crise
La recherche de solutions à la sortie de crise devrait tenir
compte des constatations découlant du bref diagnostic que
nous venons de faire, à savoir qu'il y a eu premièrement une
sous-croissance évidente des revenus autonomes depuis
2006-2007. Deuxièmement, la réalisation du plan des
infrastructures aura des conséquences budgétaires et
financières qui dépassent l'impact de la récession. Il faut
de plus souligner que la pratique de la réserve budgétaire
n'a finalement servi qu'à camoufler une détérioration des
finances gouvernementales depuis trois ans tandis que la
mise en place du Fonds des générations a donné l'illusion
que le problème de la dette à long terme allait être
facilement réglé.
Avec les besoins de financement appréhendés, on fait donc
face aujourd'hui à une vague d'endettement qui est démesurée
quand on compare notre situation à celle des autres
administrations publiques au Canada. En laissant les
infrastructures se dégrader et en repoussant les
investissements pour répondre aux besoins du secteur public,
les gouvernements ont contourné l'esprit de la loi sur le
déficit zéro qui était de contrôler la croissance de la
dette.
Quant au Fonds des générations, il n'aura fallu que trois
ans pour montrer qu'il pourrait ne pas tenir la route à long
terme: non seulement ses revenus de placement risquent de ne
pas être au rendez-vous, mais l'objectif lui-même de
diminuer l'importance de la dette va fuir devant nous comme
il l'a fait depuis 1999 alors que la dette brute était de
101 milliards et qu'elle vogue maintenant vers les 200
milliards.
En résumé, les mécanismes en place ne seront tout simplement
pas suffisants pour répondre à l'ampleur du défi budgétaire
auquel le Québec fait face. Maintenant que la loi sur le
déficit zéro est suspendue, il faut saisir l'occasion pour
faire le bilan de son application et compte tenu de
l'évolution critique de la dette du Québec, il faudrait
aussi réévaluer les avantages du Fonds des générations par
rapport à d'autres options qui pourraient permettre d'avoir
un impact direct et plus rapide sur l'endettement du
gouvernement. La question qui se pose est la suivante:
faut-il remplacer la loi sur le déficit zéro par une loi sur
le contrôle de l'endettement? Voilà un beau mandat pour un
comité d'étude spécial qui ferait rapport sur ces enjeux
avant le prochain discours sur le budget.
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Charest tente de calmer le jeu
Pettigrew défend la nomination de Licari à Paris; Landry et
Michaud la dénoncent
Antoine Robitaille
Édition
du samedi 24 et du dimanche 25 décembre 2005
Le Devoir
Afin de calmer le jeu, le premier ministre Jean Charest a
décidé d'intervenir hier au sujet de la nomination
controversée de son ami Wilfrid-Guy Licari comme délégué
général du Québec à Paris. En vain, semble-t-il, car cette
nomination a continué d'alimenter le débat, suscitant des
réactions de Pierre Pettigrew, Bernard Landry et Yves
Michaud, entre autres.
«J'espère que la polémique va cesser», a dit au Devoir M.
Charest, qui a refusé net ce que le chef du Parti québécois,
André Boisclair, lui a réclamé jeudi sur les ondes de
Radio-Canada, soit «de réviser sa décision».
«Ce n'est pas dans l'intérêt de la délégation [générale du
Québec à Paris] que la polémique continue», a fait valoir le
premier ministre. Il s'est du reste montré enchanté de
l'intervention-surprise de l'ancien premier ministre Lucien
Bouchard, sorti de sa réserve jeudi pour défendre la
nomination de M. Licari à Paris.
Selon M. Charest, M. Bouchard a raison de souligner que M.
Licari «a toujours été très respectueux des compétences
québécoises [...] dans tout ce qu'il a entrepris; il fut un
de ceux qui ont toujours été des alliés indéfectibles du
Québec». Aussi, le parallèle que M. Bouchard a dressé entre
le tollé qui avait suivi sa nomination et celui qu'a suscité
celle de M. Licari est à ses yeux très juste : «Quand Lucien
avait été nommé [à Paris], on lui avait reproché les mêmes
choses qu'on reproche aujourd'hui à Wilfrid Licari,
notamment le fait d'être un ami du chef du gouvernement,
alors que Lucien, comme ambassadeur du Canada à Paris, a
fait un excellent travail.»
M. Charest a insisté pour dire que M. Licari est «d'abord
nommé pour ses compétences» et que cette nomination est «en
droite ligne avec» ce qu'il veut «au niveau des affaires
internationales», soit élargir la présence du Québec à
l'étranger. Compte tenu de l'amitié entre les deux hommes,
M. Licari «aura un canal privilégié» entre eux, a-t-il
confirmé. «Mais ce ne sera pas pour autant un canal de
détournement du ministère et des autres canaux», a nuancé M.
Charest. Au fond, a-t-il fait valoir, «l'amitié n'est pas un
substitut pour la compétence, et je n'aurais jamais osé
nommer à ce poste une personne si je n'avais pas l'intime
conviction qu'il en possédait».
Irrité par le caractère acerbe des critiques péquistes, M.
Charest a insisté sur le fait qu'il a maintenu en poste
Clément Duhaime jusqu'au mois dernier alors que celui-ci
avait été nommé en 2000 à Paris par Lucien Bouchard. «J'ai
toujours eu le plus grand respect pour Clément. Il est resté
en poste après mon arrivée au pouvoir parce que c'est un
professionnel» alors que tout le monde sait qu'il «n'est pas
d'allégeance fédéraliste». Jean Charest a précisé ceci : «Je
l'ai défendu avec beaucoup d'énergie à l'Organisation
internationale de la francophonie [OIF] parce que c'est un
pro, parce que c'est quelqu'un qui nous fait honneur.»
Selon M. Charest, savoir mettre de côté la partisanerie,
comme M. Bouchard l'a fait jeudi et comme il l'a lui-même
fait en maintenant M. Duhaime en poste, est essentiel à la
valorisation des institutions : «Autant il est vrai qu'un
premier ministre fédéraliste peut garder en poste une
personne qui n'est pas d'allégeance fédéraliste parce que
c'est un pro, autant l'inverse doit pouvoir être vrai aussi.
Sinon, on diminue nos institutions.»
M. Charest a par ailleurs soutenu qu'il savait que M. Licari
adhérait à la doctrine Gérin-Lajoie, combattue par le
fédéral mais qui fonde la personnalité étrangère du Québec.
«Il a été ambassadeur dans plusieurs pays francophones et au
Vatican, où le Québec était au centre des échanges», a aussi
fait valoir le premier ministre : «Il connaît très bien le
Québec.»
De plus, il estime qu'à l'approche d'échéances importantes,
notamment en 2008 (le 400e anniversaire de Québec ainsi que
le 49e Congrès eucharistique international et le Sommet de
la Francophonie, qui auront tous deux lieu dans la Vieille
Capitale), M. Licari pourra être d'un apport crucial.
Celui-ci a été ambassadeur au Vatican. Et il a été
ambassadeur au Sénégal, où il s'est lié d'amitié avec Abou
Diouf, aujourd'hui secrétaire général de l'OIF. Ce sont des
réseaux qui pourront être mis à profit.
Pettigrew applaudit
Quant au ministre des Affaires étrangères du Canada, Pierre
Pettigrew, rejoint hier en pleine campagne électorale
fédérale, il n'a eu que de bons mots pour M. Licari, dont il
sera le patron jusqu'à la fin de février (M. Licari est en
poste à Tunis). Il a salué cette nomination, y voyant une
façon «d'enrichir la diplomatie québécoise». «Je connais
Wilfrid depuis une trentaine d'années et je crois qu'il va
faire un excellent délégué du Québec.» Au dire de M.
Pettigrew, les critiques des anciens délégués et des
péquistes à l'endroit de M. Licari montrent que «ces gens-là
se choquent aussitôt que les choses sortent des chemins
traditionnels».
M. Pettigrew a poursuivi : «Je trouve très bien que la
diplomatie québécoise s'ouvre à un individu qui a une très
large expérience, qui vient lui-même de l'étranger, qui
s'est intégré au Québec. Voilà le genre de citoyen qu'on
aime mettre au service du Québec. C'est très bien», a dit le
ministre.
M. Pettigrew s'est dit nullement choqué par le fait que M.
Licari l'a contredit jeudi, dans son entrevue au Devoir, au
sujet de la doctrine Gérin-Lajoie, qu'il avait déclarée
«périmée» au mois d'août. Il a prétendu avoir été mal cité à
l'époque : «M. Licari a seulement contredit ce qu'on m'avait
fait dire dans un point de presse.» Pourtant, les propos du
ministre à l'époque ne faisaient aucun doute. Mais il a
insisté : «Ce que j'ai dit [...], et c'est la seule chose
qu'on avait retenue de ma position, c'est que je ne voyais
pas la doctrine Gérin-Lajoie comme base de négociation sur
autre chose que des ententes administratives, ce pour quoi
elle avait été écrite en 1965.»
Transfuge et transfusion
Dans le camp péquiste, on ne désarmait pas hier. Un autre
ex-premier ministre, Bernard Landry, a confirmé au Devoir
qu'il préparait une réponse écrite à celui à qui il avait
succédé, Lucien Bouchard, avec qui il dit «différer
respectueusement d'opinion» au sujet de la nomination de M.
Licari. Selon lui, l'ambassadeur a beau dire que la doctrine
Gérin-Lajoie «coule dans ses veines», cela signifie «qu'il
doit avoir eu des transfusions très récemment !», a-t-il
raillé. M. Landry a insisté pour dire qu'il n'attaque pas
l'homme, qui a été très courtois lorsqu'il l'a rencontré à
l'étranger lorsqu'il était aux affaires. Il reste que M.
Licari a eu à nier pendant plus de 30 ans que le Québec
forme une nation. «Il a aussi eu à défendre devant les
étrangers l'abjecte Loi sur la clarté», a déclaré M. Landry.
Michaud et l'olibrius
Ancien délégué du Québec à Paris, Yves Michaud allait dans
le même sens hier. Se rappelant avoir rencontré M. Licari à
plusieurs reprises, il a dit estimer que ce dernier «a
toujours fonctionné selon le bréviaire des diplomates
canadiens à l'étranger, qui ont tout fait et feront tout
pour minimiser la personnalité internationale du Québec».
Quant à la défense passionnée qu'en a faite Lucien Bouchard,
M. Michaud a soutenu qu'elle est logique puisque, lorsqu'il
a été ambassadeur à Paris, «il a tout fait [...] pour nous
marginaliser et affaiblir la délégation du Québec en
France». Aussi, dans les semaines qui ont suivi son arrivée
au pouvoir à Québec, M. Bouchard «a démantelé presque la
moitié du réseau des bureaux et délégations du Québec à
l'étranger. Et Sylvain Simard [alors ministre des Relations
internationales], cet olibrius, a avalé la couleuvre. Un
vrai ministre aurait démissionné». En somme, a dit M.
Michaud, «dans la position où est M. Bouchard actuellement,
il eût mieux valu qu'il se tût».
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Le lundi 28 avril 2008 – La Presse
Du «ni-ni» au
«bling-bling»
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Nation sans État, le Québec devient facilement
l'otage des alliés que sont la France (Nicolas
Sarkozy), les États-Unis (George W. Bush) et la
Canada.
Photo Bloomberg News |
Anne Légaré
Mme Legaré est professeure associée à l'UQAM. Elle est
l'auteure de «Le Québec, otage de ses alliés. Les relations
du Québec avec la France et les États-Unis» (VLB-2003).
L'ancien ambassadeur du Canada en France, Jacques Roy,
expliquait dans La Presse du 13 avril que «la vieille
formule (du ni ingérence dans les affaires canadiennes, ni
indifférence aux choix du Québec) exigeait un équilibrage
qui, depuis des années, ne correspond pas à l'image que la
France veut projeter au Canada et à l'étranger».
Or, à l'étude des relations diplomatiques entre le France et
le Canada décrites dans les archives officielles du Quai
d'Orsay (une étude que je viens d'effectuer pour la période
qui commence en 1967), on constate que c'est le Canada qui
adresse à la France une demande incessante de restreindre
ses relations avec le Québec, ce que la France s'est refusée
à faire jusqu'à maintenant, quitte à accentuer son intérêt
pour les communautés francophones du reste du Canada, par
exemple, afin d'atténuer, selon les termes d'un diplomate
français, son «ardente obligation» à l'endroit du Québec. Le
Québec a toujours salué cette position considérant que la
France y exprime tout de même la reconnaissance de ses
intérêts à l'endroit du Québec.
D'un autre côté, l'actuel ambassadeur de France au Canada,
Daniel Jouanneau, disait récemment que «le Québec représente
un atout exceptionnel pour la France dans le cadre de sa
relation avec le Canada». La disparition de l'affirmation de
«non-indifférence» dans la position officielle de la France
à l'endroit du Québec serait grave, car elle refoulerait le
Québec au simple statut «d'atout au sein du Canada»), ce qui
reviendrait à lui enlever tout potentiel d'autonomie
politique propre dans le présent contexte de ravalement du
Canada à un simple appendice des États-Unis. Elle
rejoindrait l'ensemble des autres signes qui concourent
actuellement à un déplacement de la position de la France au
sein de l'Alliance atlantique affaiblissant toute
indépendance de la France à l'endroit des États-Unis,
indépendance relative mais qui sert de «point d'appui» à
plusieurs États, petits et grands.
Des
apparences importantes
Le président Sarkozy a été qualifié de président «bling-bling»
pour désigner sa forte tendance à accorder aux apparences
plus d'importance qu'aux relations qui font la marque de la
position de la France sur le plan international. Le bling-bling
de Sarkozy agace surtout parce que ces mouvements de surface
sont comme la paille dans l'oeil qui cache la forêt: on
devine que cette brusquerie n'est que l'effet d'enjeux qui
ne s'avouent pas. La nouvelle position de la France,
supprimant sa non-indifférence au Québec, serait un indice
supplémentaire du rôle que le nouveau président voudrait
faire jouer à la France en se rapprochant d'un Canada de
plus en plus inféodé à son voisin américain.
L'actualité offre plusieurs signes des réalignements
recherchés par les États-Unis depuis 2003. Tout a commencé
avec l'Irak et se poursuit avec l'Afghanistan: la cause en
est l'affaiblissement de la position des États-Unis dans le
monde, l'effritement d'une hégémonie par le dedans qui,
malgré ses appels à la sécurité de l'Occident, n'a pas
réussi à consolider de façon satisfaisante pour elle ses
liens avec l'Europe. Cette situation a mis les États-Unis
dans une position dont l'incertitude ouvre la voie à des
recherches d'ajustements constants auprès de ses alliés.
Dans ce contexte, l'élection du premier ministre Harper a
favorisé les intérêts américains et le Canada n'a pas cessé
de devenir le bras allongé de la volonté américaine. La
récente visite du président Sarkozy en Grande-Bretagne,
assurant Gordon Brown de ses bonnes dispositions, voulait du
même coup confirmer au président américain qu'il pourra de
mieux en mieux compter sur la France La dynamique européenne
dans ses relations avec les États-Unis n'est pas le moindre
de ces enjeux au moment où Sarkozy s'apprête à assumer la
présidence de l'Union européenne avant d'amener la France à
réintégrer la structure militaire de l'OTAN.
Le règlement survenu à propos de la demande canadienne de
renfort militaire à Kandahar adressée à la France illustre
parfaitement les termes nouveaux dans lesquels s'esquisse le
marchandage d'intérêts entre le Canada, les États-Unis et la
France. Entre alliés, au-delà du bling-bling il y a le
«donnant-donnant». Nation sans État, le Québec devient
facilement l'otage de ses alliés. (..)
Puisque le Sommet de la Francophonie aura lieu avant
l'élection américaine, l'occasion doit servir à renforcer
les liens avec tous ceux qui, de gauche et de droite en
France, en Europe, en Afrique, ailleurs et ici comptent sur
la France pour consolider de réelles conditions de la
diversité et de la démocratie dans le monde. À ce propos,
toute modification explicite de la position de la France à
l'endroit du Québec signifierait une indifférence à
l'intégration canado-américaine qui se fait sans que le
Québec en débatte, un affaiblissement dont la France n'a
pas, avec le Canada, à se faire l'artisan.
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«
Mario Dumont à Paris »
Anne Legaré
professeur associé à l’UQAM
paru dans la page Idées du Devoir
le 14 février 2008
On a raison de s’inquiéter. La relation
du Québec avec la France est importante pour le devenir du
Québec parce qu’aucun autre État que la France ne peut se
reconnaître une origine commune avec les habitants d’un sol
distinct et tenants d’une autre citoyenneté, les Québecois
et, en conséquence, maintenir des relations intenses avec
eux. Alors que les Canadiens d’autrefois, puis les
Canadiens-français sont devenus des Québécois, s’affirmant
ainsi dans leur spécificité et leur altérité, les Français
nourrissent l’idée que les uns et les autres sont issus de
ce même terreau qui, à travers le temps et l’espace, a
produit en Amérique du Nord une différence manifeste,
l’identité québécoise. C’est en tout cas ce que disent avec
attachement les diplomates et de nombreux acteurs politiques
français qui ont vu dans le Québec moderne les réalisations
et les succès d’un peuple nord-américain aux origines
françaises. Souvent ils nous envient nos performances
technologiques, notre combativité culturelle, nos capacités
d’adaptation à ce monde en mutation.
C’est cette admiration qui parcourt les
non-dits aussi bien que les témoignages les plus sincères
des Français à l’endroit du Québec. Je viens de passer les
cinq derniers mois à Paris. Les sentiments profonds des
officiels français à l’endroit du Québec sont encore ceux
que je viens de décrire. Mais si il y a un doute, une
interrogation, ils portent sur les choix des Québécois
eux-mêmes. Cela n’explique pas sans doute le retard du
premier ministre François Fillon à recevoir le chef de
l’opposition, Mario Dumont. Mais cela explique bien des
hésitations à exprimer ouvertement un intérêt français, une
sympathie trop manifeste. Les Français s’alignent sur nos
choix, ils observent notre scène politique avec la distance
qui est due à un autre peuple. Comment les Québécois se
dépatouillent entre deux scènes politiques dont
l’articulation les dessert visiblement, comment ils se
reconnaissant dans des politiques provinciales qui ne leur
rendent pas justice, comme ils sont indécis dans la
formulation des politiques qui ne relèvent que d’eux (langue
et histoire, par exemple), combien ils ignorent leur
potentiel d’originalité en Amérique du Nord, comme ils
tardent à faire leur choix, toutes ces tergiversations
brouillent le regard que la France porte à notre endroit.
Ainsi, la Délégation générale du Québec
en France est devenue le reflet de l’involution du Québec
lui-même qui s’est manifestée dans les derniers choix
électoraux des Québécois. Non pas qu’il ne s’y passe plus
rien. Mais c’est surtout l’esprit qui a changé. Le délégué
général du Québec, Wilfrid-Guy Licari, qui a été ambassadeur
du Canada, s’est pénétré quotidiennement au cours de sa
carrière de la réalité canadienne et tout comme pour Jean
Charest, les gains du Québec sont aussi des gains de ce
« bel ensemble qu’est le Canada ». Il en va de même,
quoiqu’il en dise, de la stratégie autonomiste de Mario
Dumont C’est ainsi qu’était présent la semaine dernière,
dans les locaux de la délégation, l’ambassadeur du Canada,
Marc Lortie, dont la présence a été soulignée avec
satisfaction par le chef de l’opposition lors de sa
conférence sur l’avenir économique du Québec. Mario Dumont a
tenu à réaffirmer à quelques reprises, dans son discours, la
place du Québec au sein du Canada.
C’est sans doute la même logique qui a
conduit la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, à
mettre fin à ce mode de coopération avec la France et à
fermer les locaux du Centre de coopération
interuniversitaire franco-québécoise, boulevard Raspail, par
une décision unilatérale, sans tenir compte de l’avis des
partenaires français, sans mesurer les acquis des dix
dernières années et sans rendre publics les multiples
impacts d’une telle décision. Il faut s’attendre à un
maquillage médiatique de cet état de fait d’ici peu. On peut
observer tous ces signes, éprouver un malaise après tant
d’année d’indépendance et d’affranchissement symbolique, il
demeure que ceux qui gouvernent le Québec actuellement sont
des acteurs volontaires de la scène politique canadienne. Ce
sont les Québécois qui l’ont voulu ainsi. Pour affirmer une
véritable identité politique, tout reste à faire. Les
Français n’ont pas tort de se demander si et comment on y
parviendra.
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LE DEVOIR
Édition du
jeudi 22 décembre 2005
La nomination à Paris d'un ami de Charest
est contestée
L'Association des anciens délégués du
Québec prépare une lettre de protestation
Antoine Robitaille
Québec -- La nomination de l'ambassadeur du Canada à Tunis,
Wilfrid-Guy Licari, au poste de délégué général du Québec à
Paris est contestée non seulement par l'opposition péquiste,
mais aussi par les anciens détenteurs du titre le plus
prestigieux de la diplomatie québécoise.
Actuellement en poste à Tunis, M. Licari, qui a 58 ans et
dont la nomination a été entérinée par le conseil des
ministres hier, est un ami personnel de Jean Charest. Ils se
sont connus au Maroc en 1987, au moment des Jeux de la
Francophonie à Casablanca, selon ce qu'a rapporté hier le
porte-parole du premier ministre, Hugo D'Amours. M. Licari y
était ambassadeur et M. Charest détenait alors le
portefeuille de ministre d'État à la Jeunesse dans le
gouvernement conservateur de Brian Mulroney. Plus récemment,
à l'été 2003, lorsque M. Licari était ambassadeur du Canada
au Vatican, Jean Charest, qui venait d'être élu, avait pu
obtenir une audience avec le pape Jean-Paul II, notamment
grâce au travail de M. Licari.
Comme Le Devoir le révélait il y a un mois, M. Licari, à
l'emploi du ministère des Affaires étrangères du Canada
depuis 1968, succédera à Clément Duhaime -- qui était en
poste depuis 2000 rue Pergolèse --, non seulement comme
délégué général du Québec mais aussi comme «sherpa» du
premier ministre auprès de la Francophonie. M. Duhaime a été
nommé au début du mois administrateur de l'Organisation
internationale de la Francophonie (OIF), ce qui en fait une
sorte de «sous-ministre» de l'organisation.
Chose inusitée, l'Association des anciens délégués généraux
du Québec à Paris prépare une lettre ouverte pour protester
contre cette nomination. «Ce n'est pas une question de
compétence et encore moins une question personnelle», dit
Michel Lucier, qui préside cette association. Selon M.
Lucier, la nomination de M. Licari envoie un mauvais
message : qu'il n'y a personne dans le «bassin québécois»
qui puisse occuper ce poste, explique celui qui a été
délégué de 1997 à 2000, sous Lucien Bouchard.
On se demande de plus comment un personnage qui a appliqué
«le petit catéchisme» de lutte contre la diplomatie
québécoise pendant des années peut soudainement se mettre à
défendre cette même diplomatie. Il faut savoir que la
délégation du Québec à Paris, par son statut de
«quasi-ambassade» acquis dans les années soixante, est une
sorte de vaisseau amiral des relations internationales du
Québec. Or, avec la nomination d'un ambassadeur canadien, on
craint, dit M. Lucier, que «la rue Pergolèse ne devienne une
annexe de la rue de Montaigne» (rue où se trouve l'ambassade
du Canada). Selon nos informations, d'autres anciens
délégués, même certains nommés par les libéraux, et qui ont
refusé de nous parler, trouvent tout autant contestable la
nomination de M. Licari.
«On ne peut baigner 30 ans dans la paranoïa fédérale pour
ensuite mener le combat quotidien qui consiste à assurer la
présence du Québec en France», dit crûment l'ancienne
ministre des Relations internationales du Québec, Louise
Beaudoin, aujourd'hui professeure associée au département
d'histoire de l'UQAM. Mme Beaudoin, qui a elle aussi été
déléguée du Québec à Paris en 1984 et 1985, précise que son
opposition n'a rien de personnel puisque, en tant
qu'ambassadeur, M. Licari n'était pas reconnu comme un de
ceux qui, à l'endroit du Québec, se comportait comme un
«faucon».
L'actuel ministre des Relations internationales, Monique
Gagnon-Tremblay, soulignait hier que la nomination d'un
ancien ambassadeur du Canada comme délégué général du Québec
à Paris n'est pas un précédent puisque Jean Chapdelaine, qui
occupa ce poste de 1965 à 1976, avait auparavant été
ambassadeur du Canada en Suède, au Brésil et en Égypte.
«Mais on n'est plus au temps de Jean Chapdeleine !», lance
Louise Beaudoin. À l'époque, «on construisait la diplomatie
québécoise». Aujourd'hui, note-t-elle, le Québec a une
diplomatie professionnelle, expérimentée. Mme
Gagnon-Tremblay admet que plusieurs personnes issues du
réseau québécois des Relations internationales auraient pu
accéder à ce poste, «mais ce nom-là [M. Licari] a été retenu
parce que c'est quelqu'un qui connaît bien M. Charest»,
explique-t-elle. Elle souligne que tous les premiers
ministres du Québec depuis les années 60 ont tenu à confier
ce poste clé à une personne en qui ils avaient une parfaite
confiance.
Mais, selon le porte-parole péquiste en matière de relations
internationales, Daniel Turp, la nomination de M. Licari
illustre une «contradiction frappante» de Jean Charest. «Il
plaide pour l'extension de la doctrine Gérin-Lajoie mais il
nomme à Paris quelqu'un qui émane de l'appareil qui la
combat depuis qu'elle existe !»
M. Licari, mathématicien et philosophe, a aussi été affecté
à Nairobi, à Alger, à Paris et à Rome et a représenté le
Canada comme ambassadeur au Maroc, au Sénégal et au Vatican.
«Lors de ma dernière visite à Paris, a relaté Mme
Gagnon-Tremblay, j'ai rencontré M. Abdou Diouf [ancien
président du Sénégal maintenant secrétaire général de l'OIF],
qui le connaît très bien parce que M. Licari a déjà été
ambassadeur au Sénégal.»
De 1998 à 2000, M. Licari a été «en détachement» auprès de
Secor, une firme dirigée par Marcel Côté et reconnue comme
étant proche des libéraux de Jean Charest. Présent hier à
l'assermentation du nouveau député libéral d'Outremont,
Raymond Bachand (autre ancien de Secor), M. Côté a dit avoir
un bon souvenir de M. Licari : «Il était à trois bureaux du
mien, se souvient M. Côté. Je le taquinais parce qu'il était
toujours en voyage !» Mais le diplomate travaillait sur des
dossiers internationaux, «surtout en Europe», alors que
Secor venait d'ouvrir son bureau de Paris. «Il avait
travaillé étroitement auprès de deux de nos clients
canadiens, la division transport de Bombardier et un autre
que je ne nomme pas», a dit M. Côté.
La ministre Gagnon-Tremblay ignorait, hier, si M. Licari
avait démissionné de la fonction publique fédérale ou s'il
prendrait sa retraite. Quant aux rumeurs selon lesquelles
elle-même était intéressée par le poste, Mme Gagnon-Tremblay
les trouve étranges. «Je ne sais pas d'où ça vient. Je n'ai
jamais évoqué ça. Ce n'est pas un poste que je souhaiterais
pour une fin de carrière, c'est trop actif», a-t-elle dit
candidement.
|
1- SITUATION ACTUELLE
Le Québec est aujourd’hui une société en
mutation, c’est-à-dire qu’il traverse une période de
changements qui vont modifier sensiblement son évolution.
Ces changements ont commencé après 1970 à la suite des
efforts du gouvernement pour moderniser les structures
socioéconomiques, le fonctionnement de l’État et les
politiques publiques. Mais, au fil des années, la population
aussi a changé et en bout de piste, en devenant moderne, le
Québec est devenu en fait bien différent, et d’une façon
parfois surprenante. On en voit maintenant les conséquences.
Pour expliquer ce cheminement, je vais essayer d’esquisser
tout d’abord le portrait actuel de la société québécoise en
soulignant quelques traits qui sont caractéristiques des
changements récents ou en cours.
·
Commençons par l’économie.
Comparativement à la situation avant 1980, le Québec a
maintenant une économie moderne tournée vers la haute
technologie, grâce à une main-d’œuvre compétente et aux
efforts consentis en recherche et développement. Elle a
connu au cours des dernières années une bonne croissance, ce
qui a amélioré la situation de l’emploi.
·
Par contre, il n’y a plus de
croissance démographique et le faible taux de natalité des
dernières décennies se traduit par le vieillissement de la
population et une pénurie grandissante de main-d’œuvre qui
risquent d’handicaper l’avenir. L’immigration deviendra
ainsi un enjeu majeur des prochaines années.
·
La société québécoise est une
société très ouverte sur le monde, comme en témoignent le
niveau élevé des exportations et le succès de ses artistes
sur la scène internationale.
·
Comme d’autres petites sociétés, le Québec doit ses succès à
sa créativité qui s’exprime dans le domaine de la
production, de la recherche ou encore de la culture, que ce
soit en littérature, au cinéma, au théâtre et dans le
spectacle.
Le présent
texte est basé sur une conférence donnée au Centre d’études
canadiennes de l’Université d’Innsbruck en Autriche, le 14
novembre 2007 et intitulée «Le Québec en mutation».
·
Par
ailleurs, au plan politique, depuis l’échec du deuxième
référendum sur l’indépendance, on remarque une plus grande
incertitude de la population face aux enjeux qui confrontent
le Québec et sur le rôle que devrait dorénavant jouer
l’État. Ceci s’est traduit en pratique par une plus grande
diversité des opinons et des partis politiques, diversité
qui a finalement conduit à l’élection d’un gouvernement
minoritaire en 2007.
·
L’évènement d’Hérouxville, qui a déclenché la discussion sur
la question des «accommodements raisonnables», a fait
prendre conscience aux Québécois et Québécoises qu’ils
étaient devenus une société laïque et qu’ils auront à
cohabiter de plus en plus avec des groupes ethniques
différents d’eux.
·
Enfin, malgré tous les efforts qui y furent consacrés,
l’évolution des dernières décennies laisse en plan une
question non résolue, à savoir le statut politique du
Québec. La question nationale revient continuellement au
devant de l’actualité dès qu’un évènement soulève, de près
ou de loin, la défense des intérêts du Québec ici ou à
l’étranger.
L’évolution démographique, l’impact d’une immigration
croissante, les défis de la mondialisation, de
l’environnement et les risques de la situation
internationale donnent aux Québécois le sentiment que leur
société, en dépit de ses succès, demeure très fragile face à
un avenir incertain. Leur inquiétude est d’autant plus
profonde qu’ils ont mis de côté les repères traditionnels
qui les avaient guidés à travers l’histoire jusqu’à tout
récemment. Par contre, l’avènement du Québec moderne a aussi
laissé en héritage des balises qui pourraient nous aider à
continuer l’édification d’une société que nous aurions le
goût de laisser aux générations futures. Un retour sur cette
évolution aide à comprendre les étapes qui ont été
franchies.
2 - L’AVÈNEMENT DU QUÉBEC MODERNE
L’avènement du Québec moderne a commencé
il y a une cinquantaine d’années quand on a constaté à quel
point le développement de notre société était en train de
prendre du retard par rapport au reste du Canada et aux pays
développés. Cette prise de conscience s’est traduite par un
virage politique et le gouvernement a entrepris, à la fin
des années soixante, la réforme du secteur public afin de
doter le Québec de politiques progressives dans les domaines
stratégiques pour son avenir.
C’est au cours des années soixante-dix
qu’a pris force le démarrage du Québec moderne avec le
développement des réseaux de l’éducation, de la santé et
qu’on a mis en place des programmes de sécurité sociale
dignes d’une société civilisée. On a, de plus, canalisé
l’épargne publique vers une caisse centrale de dépôts et
placements et on a complété l’action des ministères par la
création de sociétés publiques, dont Hydro-Québec, afin
d’appuyer l’émergence de centres de décisions économiques
québécois. Finalement, afin d’arrêter l’anglicisation qui
menaçait la région montréalaise et éventuellement l’ensemble
du Québec, le gouvernement a passé des lois pour protéger la
langue française et favoriser l’intégration des immigrants.
Durant cette période d’effervescence, on
peut dire que les gouvernements ont montré un sens des
responsabilités qui s’appuyait sur un idéal politique visant
à assurer avec fierté l’avenir du Québec. Qui dit
responsabilités dit pouvoirs et il y a donc eu une recherche
d’une plus grande autonomie politique en utilisant les
pouvoirs constitutionnels disponibles pour défendre les
intérêts du Québec au sein du Canada mais aussi au plan
international. Pour plusieurs, l’évolution normale du Québec
était de devenir un pays souverain.
Les résultats des efforts consentis sont
remarquables et le Québec dispose aujourd’hui d’un secteur
public développé et compétent, d’un secteur privé dynamique
et d’une main-d’œuvre hautement qualifiée. Notre langue
apparait sécurisée, bien qu’il faille être toujours
vigilant, et nous avons un secteur culturel apprécié
internationalement. La société québécoise vit aujourd’hui au
diapason des pays les plus développés et elle est devenue un
modèle qui fascine par sa réussite et par sa capacité de
demeurer une société francophone en Amérique du Nord.
Mais il y a aussi l’envers du décor car,
par rapport aux changements qui étaient souhaités il y a
quarante ans, d’autres sont survenus, notamment au plan des
attitudes et des valeurs. Le désir de vouloir s’émanciper
collectivement a eu sa contrepartie individuelle. Les
Québécois ont, en effet, tourné le dos à la pratique et aux
croyances religieuses et, comme dans les autres sociétés
occidentales, celles-ci ont été remplacées par une éthique
individualiste. L’abandon des valeurs traditionnelles et le
triomphe de l’individualisme ont sapé les bases ancestrales
de deux institutions sociales importantes, soit le mariage
et la famille.
Ce changement n’est pas sans causer
d’inquiétudes car il peut être interprété comme un refus de
se projeter dans l’avenir. C’est comme si l’élan initial de
vouloir maîtriser notre destin national s’était retourné
contre nous, laissant dans sa foulée une société fragmentée
politiquement et socialement.
L’État est également sorti éclopé de
cette aventure. Son leadership n’est plus autant valorisé
qu’il le fût au début de la Révolution tranquille. D’une
part, les groupes économiques et la société laïque ont pris
la place normale qui leur revient dans la société et ils ne
veulent plus se faire imposer des orientations ou des
décisions qui les touchent directement ou indirectement.
D’autre part, les erreurs de gestion financière durant les
trois dernières décennies et le niveau de l’endettement
public ont handicapé la capacité d’action du secteur public.
Il faut maintenant restreindre les dépenses de programmes et
le souci principal du gouvernement, à chaque année, est de
garder en équilibre son fonctionnement en gérant les
contraintes financières au rythme de la conjoncture, tout en
sachant qu’à moyen et long terme le déséquilibre causé par
le vieillissement de la population et la hausse des dépenses
de santé risque de devenir insupportable.
Il ne faut donc pas se surprendre si les
Québécois ont de la difficulté à se projeter dans l’avenir
et, comme l’explique Jean-Claude Guillebaud dans son livre La
Refondation du Monde (Éditions du Seuil) : « Une
société qui n’est plus capable de se projeter dans l’avenir
perd du même coup son dynamisme démographique. À l’inverse,
une société vieillissante aura bien du mal à valoriser le
long terme. La logique est circulaire ». Le Québec doit à
tout prix essayer de retrouver le goût du futur s’il veut
rester fidèle à son histoire qu’il est en train d’oublier.
3
-
QUELQUES PISTES POUR NOTRE AVENIR
Lorsque la société québécoise, au milieu
des années soixante, a esquissé une feuille de route pour
son avenir, elle l’a fait dans le contexte d’une époque. En
suivant le parcours qu’il s’était tracé, le Québec a réussi
à poser des jalons intéressants et à se donner de nouveaux
ancrages et de nouvelles assises. Mais aujourd’hui, c’est
peu dire que d’affirmer que ce contexte, à la fois au plan
international et interne, a beaucoup changé. Quel est ce
nouveau contexte auquel il fait face et est-ce que ces
assises et ancrages pourraient l’aider à franchir une
nouvelle étape de son histoire?
Le nouveau contexte international
Commençons par le contexte international
avec le constat évident que la situation géopolitique du
monde a totalement changé. Avec la fin de la période de la
guerre froide où deux blocs se faisaient face, nous vivons
de plus en plus dans un monde multipolaire où l’hégémonie
économique occidentale est assaillie par le développement
des nouvelles économies, principalement celles de la Chine
et de l’Inde. Tous les pays sont ainsi confrontés au défi
croissant de la mondialisation des échanges, des
investissements et des communications. Toutefois, cette
confrontation relativement pacifique entre l’occident et
l’orient n’est pas exempte d’insécurité, que ce soit au plan
de la santé, de l’environnement et du terrorisme, sans
mentionner les risques de la prolifération des armes
nucléaires.
Il y a eu, de plus, un autre changement
fondamental. À la fin de la deuxième guerre mondiale, les
concepts de frontière et de souveraineté avaient encore une
signification dans le domaine des relations internationales.
Plus de quatre-vingt pays sont d’ailleurs devenus
indépendants après 1945 et les Québécois ont aussi été
fascinés par cet attrait de l’indépendance. Devenir membre
de l’ONU était, pour ces nouveaux pays, la reconnaissance
ultime de leur souveraineté.
La complexité, la gravité et l’étendue
des grands problèmes mondiaux limitent toutefois de plus en
plus l’exercice des pouvoirs souverains car leurs impacts
débordent bien au-delà des frontières politiques, des
frontières naturelles et des continents. Pour être efficace,
la gestion de ces problèmes exige la coordination des
collaborations régionale, continentale et mondiale. Dans
cette mouvance qui s’observe ainsi à tous les niveaux,
l’action internationale n’est plus réservée aux pays
souverains car elle interpelle autant les organisations non
gouvernementales que les gouvernements régionaux ou centraux
et, finalement, de plus en plus les organisations
multilatérales. Tous les peuples sont conviés à une gestion
responsable et solidaire de la planète.
Il est intéressant de souligner comment,
à l’intérieur de ce nouveau contexte, l’intégration
continentale et la coopération internationale donnent la
possibilité aux petites sociétés de performer. On le voit,
par exemple, en Europe non seulement parmi les petits pays
comme l’Irlande, la Suède, l’Autriche ou les Pays-Bas mais
aussi au niveau des régions comme la Bavière, Barcelone, la
région de Rhône-Alpes ou encore l’Écosse et la Flandre pour
ne donner que ces exemples. Cette performance est économique
et culturelle mais aussi politique car, qu’elles soient
indépendantes ou non, les petites nations ont en commun une
grande capacité de s’adapter à leur environnement et de
corriger leurs malaises sociaux et identitaires par un
consensus communautaire plus facile. Elles contribuent aussi
de façon étonnante à innover et à contribuer à la recherche
de solutions aux problèmes internationaux. Le Québec a
réussi à faire partie de ce groupe de sociétés performantes
et dynamiques.
Le contexte canado-québécois
Du contexte géopolitique international,
passons au contexte canado-québécois. Comme nous l’avons
souligné précédemment, le Québec a cherché, au cours des
dernières décennies, à occuper son champ de souveraineté à
l’intérieur de la constitution canadienne et à être le plus
autonome possible dans l’exercice de ses responsabilités. En
se faisant, le bilan de son évolution montre qu’il disposait
des outils suffisants pour atteindre un niveau de
développement social et économique enviable. Il a été
lui-même responsable de ses succès comme de ses échecs. Il
n’y a évidemment jamais de situation idéale mais on
s’aperçoit, en définitive, que le partage des pouvoirs
constitutionnels a été et demeure relativement favorable à
la gouvernance de niveau provincial au Canada et donc
favorable au Québec.
Malgré tout, le Québec vit encore
aujourd’hui avec l’insatisfaction d’un rêve non réalisé, que
ce soit dans le camp des fédéralistes comme dans celui des
indépendantistes. Pour les fédéralistes, il y a eu les
échecs répétés des essais de réforme constitutionnelle et le
blocage, si ce n’est l’indifférence du reste du Canada,
empêche de poursuivre toute discussion à ce sujet. Du coté
des indépendantistes, il y a eu l’échec de deux référendums
avec le peu d’espoir d’en tenir un troisième à moyen terme.
Mais il leur est difficile d’abandonner cet espoir même si
le cœur y est de moins en moins et que la raison est, quant
à elle, à la recherche de motifs qui ne sont pas évidents.
Quel que soit l’angle sous lequel on
l’aborde, le processus inachevé d’un réalignement
constitutionnel et politique favorable semble être dans un
cul-de-sac. Il faut voir la situation avec réalisme et en
prendre acte car l’élection d’un gouvernement minoritaire au
Québec est certainement le symptôme d’un profond malaise et
d’une lassitude qui se reflètent dans le partage éclaté des
forces politiques, à la fois au niveau provincial et
fédéral. Cet éclatement se perçoit également entre les
régions et les générations.
Le premier ministre fédéral, monsieur
Harper, a probablement compris le dilemme politique que cela
pose pour les deux capitales et il a agi en tout cas comme
s’il avait décidé de faire pencher la balance en faveur du
Québec en le reconnaissant comme une nation, en lui ouvrant
la porte à une participation à l’UNESCO et en évoquant la
possibilité de finalement corriger l’exercice du pouvoir de
dépenser qui est une des récriminations importantes du
Québec depuis des décennies. On peut critiquer la
signification et la portée de ces gestes mais c’est
néanmoins une évolution plus fluide des relations
fédérales-provinciales.
La recherche d’un repositionnement
Pour essayer de voir comment le Québec
peut se repositionner par rapport à l’ensemble de son
environnement, examinons ce que j’appelle les assises et les
ancrages solides sur lesquels il peut s’appuyer. J’en ai
identifié six dont il hérite de son histoire et de son
évolution.
1.
Il y a tout d’abord les valeurs fondamentales que
nous partageons comme peuple, à savoir la démocratie, la
langue française, le pacifisme, le respect des droits et
libertés et, en particulier, l’égalité homme femme.
2.
Nous avons mis en place des institutions publiques dont nous
pouvons nous servir pour réaliser nos projets de
développement collectifs.
3.
Nous pouvons souligner avec un brin de fierté
certains traits originaux de notre personnalité comme
société, qui s’expriment par notre créativité dans les
secteurs économiques et culturels, notre goût de réussir et
notre persévérance pour trouver des solutions à la mesure
de nos problèmes.
4.
Il n’est pas inutile de mentionner que par la géographie et
l’histoire nous sommes ancrés au reste du Canada et de
l’Amérique du Nord et que nous en retirons des bénéfices
matériels importants.
5.
Notre situation géographique et notre histoire nous ont
permis de développer des relations stratégiques avec les
États-Unis, en particulier avec la Nouvelle Angleterre, et
ensuite avec l’Europe, en particulier la France avec
laquelle nous avons rétabli une coopération reflétant les
liens de fraternité entre nos deux peuples. La coopération
franco-québécoise est devenue vitale pour notre survie comme
société francophone.
6.
Notre ouverture au plan international a permis au Québec de
se constituer un réseau de partenaires et d’amis avec
lesquels nous avons également établi des liens de
coopération qui ne demandent qu’à être cultivés soit au sein
de la Francophonie ou soit avec d’autres régions comme la
Bavière, la Wallonie, la Catalogne et maintenant avec São
Paulo ou encore le Shandong et le Cap Occidental.
Cet ensemble de facteurs constitue une
plateforme à partir de laquelle on peut continuer à faire
évoluer notre société. Ce sont des atouts importants pour
l’avenir mais afin de pouvoir continuer notre feuille de
route, il nous faut réconcilier la vision du Québec qu’on
souhaite avec la complexité du monde réel. À cet égard,
l’analyse précédente fait ressortir quelques constats avec
lesquels il y a peu de compromis possibles.
Parmi ces constats, il y a tout d’abord
l’émergence d’une nouvelle conscience quant à la fragilité
de l’écosystème de la planète en même temps que l’apparition
d’un système économique dont les règles de jeu dépassent la
capacité d’intervention des États pris individuellement. Le
règne de l’économie de marché est en train d’échapper à tout
contrôle.
La notion de souveraineté au sens, où on
l’entendait il y a cinquante ans, a changé car elle ne
s’envisage plus sans l’intégration du devoir de coopération
et de solidarité. Et pour que notre participation à ce
nouveau monde soit efficace, il faut accepter de s’intégrer
à des ensembles de différents niveaux. Le cheminement des
pays de l’Union européenne qui ont compris, entre autres, la
nécessité d’établir progressivement une politique étrangère
commune est un exemple des compromis qui doivent être faits
avec l’histoire.
Le rôle de l’État se définit donc
aujourd’hui par rapport à un nouveau paradigme à la fois au
plan économique, social et international. L’interdépendance
dans laquelle nous vivons est venue bouleverser profondément
la gouverne des services publics et la défense des intérêts
nationaux. Il nous faut dorénavant établir des alliances
avec les partenaires qui partagent les mêmes préoccupations
que nous et nous pouvons le faire comme le montre la
réussite que le Québec a eue dans le dossier de la
Convention internationale sur la protection et la promotion
de la diversité des expressions culturelles.
De ce point de vue, en quoi notre
participation à la fédération canadienne est-elle différente
de ce que sera bientôt la participation des pays membres à
l’intérieur du mécanisme de fonctionnement de l’Union
Européenne qui devient de plus en plus fédérale sans le
dire? On peut débattre de cette question mais la réponse est
déjà en train de s’écrire.
En définitive, quand on analyse
l’ensemble des enjeux qui confrontent les sociétés
occidentales et particulièrement la nôtre, on s’aperçoit
combien il est difficile de faire le pont entre l’histoire
et l’avenir. Peut-être que l’idée de coiffer l’évolution
qu’a connue la société québécoise au cours du 20ième
siècle par une constitution qui consoliderait les acquis et
exprimerait nos valeurs en tant que nation serait une piste
à considérer. Ce serait une façon de construire ce pont.
|
Denis Vaugeois
Ex-directeur général des relations internationales
(1970-1974), historien et éditeur.
Sillery, le 27 décembre 2005
Lucien Bouchard court décidément après le trouble! Sa prise
de position en faveur de M. Wilfrid Licari comme délégué
général du Québec à Paris frise l'inconscience ou la
provocation. Les uns se souviendront de ses ex-liens avec M.
Mulroney, les autres rappelleront le sort qu'il a réservé
aux bureaux et délégations du Québec à l'étranger à peine
assis dans le fauteuil de premier ministre. C'est mon cas et
je me reproche, presque à chaque jour, de ne pas avoir piqué
une sainte colère publique à l'époque.
Sous prétexte de combattre le déficit, Lucien Bouchard,
l'ex-ambassadeur qui avait des comptes diplomatiques à
régler, avait engagé le Québec dans des dépenses folles. En
effet, ces fermetures, tout en privant le Québec d'outils
précieux qui avaient fait leurs preuves, coûtaient les yeux
de la tête. Voilà une question que je connais. De 1970 à
1974, j'ai été directeur général des relations
internationales. Sous un régime libéral, avec la complicité
de Gilles Chatel du ministère de l'Industrie et du Commerce,
nous avons ouvert une bonne douzaine de bureaux et
délégations à travers le monde. Parallèlement, nous avons
fait un peu de ménage dans de vieilles délégations, surtout
celles de New York et Londres, où du personnel avait été
oublié depuis quelque 20 ans. Un réseau de représentations à
l'étranger avait pris forme. Après l'ère Bouchard, il a
fallu le reconstruire. Quand l'ancien premier ministre
aura-t-il l'élégance de faire amende honorable ?
Depuis 40 ans, les relations internationales du Québec ont
connu des hauts et des bas. Les problèmes ne sont pas
toujours venus d'Ottawa. Paradoxalement, les libéraux, ceux
du Québec bien entendu, ont été les plus constants, de Jean
Lesage à Robert Bourassa. MM. Jean Charest et Benoît
Pelletier s'inscrivent dans cette continuité, même si
certaines nominations étonnent. Mais ça, c'est un vieux
problème. Les postes à l'étranger sont convoités et trop
rarement attribués à des fonctionnaires de carrière.
Constamment en poste à l'étranger depuis 1971, M. Licari
vient du sérail diplomatique fédéral. Ou bien on le
considérera comme un transfuge, ou bien il restera en
service commandé. Souhaitons que, cette fois, ce ne soit ni
l'un ni l'autre. Il faudra bien lui donner sa chance et le
laisser ferrailler avec le ministre Pettigrew ou son
successeur.
Nombreux sont ceux qui, à l'occasion de cette nomination,
rappelleront la contribution de M. Jean Chapdelaine, ancien
ambassadeur du Canada passé au service de la diplomatie
québécoise. C'était autrefois. Il nous fallait un maître; il
joua merveilleusement ce rôle. Aujourd'hui, les relations
internationales du Québec sont en]tre les mains de «pros»,
comme dit M. Charest. Il faudrait bien leur faire confiance.
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LE DEVOIR
Édition du jeudi 22 décembre
2005
Nomination de Wilfrid-Guy Licari à la Délégation générale du
Québec à Paris
- Que le vrai Jean Charest se lève
Louise Beaudoin
Ancienne ministre des Relations internationales
La nomination de Wilfrid-Guy Licari, actuel ambassadeur du
Canada en Tunisie, au poste de délégué général du Québec à
Paris est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Pendant
que Benoît Pelletier, le ministre québécois des Relations
intergouvernementales canadiennes, se bat, verbalement tout
au moins, pour donner un espace viable au Québec sur la
scène internationale -- et se fait traiter de «méchant
péquiste» par le lieutenant québécois de Paul Martin --,
Jean Charest est en voie de faire de la diplomatie
québécoise une succursale de l'appareil fédéral.
Qui dit vrai ? Stephen Harper quand il annonce qu'il y a au
Québec un des premiers ministres «les plus fédéralistes»
depuis des décennies ou Charest lui-même quand il prétend
publiquement se battre avec acharnement pour la place du
Québec dans le monde ?
On aurait tendance à donner raison à Harper tant Charest, de
toute évidence, «fédéralise» à outrance la diplomatie
québécoise. Quelles étranges ambiguïtés : Harper appelle à
reconnaître au Québec un rôle international pendant que
Charest nomme à Paris un ambassadeur dont le mandat, comme
celui de tous les ambassadeurs canadiens, a été de combattre
systématiquement quelque action internationale québécoise
que ce soit !
Est-ce le fait d'avoir été bêtement lâché par Paul Martin,
dont la stratégie «référendaire» contre le Bloc dans les
élections fédérales lui nuit, qui le mène à des
entourloupettes visant à plaire, malgré tout, au grand frère
libéral ?
Toujours est-il que les nominations de Charest en matière de
relations internationales se suivent et se ressemblent :
- celle, à Toronto, de Jocelyn Beaudoin, ancien président du
Conseil pour l'unité canadienne, qui a engendré Option
Canada, dont les 4,5 millions de dollars obtenus de
Patrimoine Canada ont été dépensés de façon occulte pendant
la campagne référendaire;
- celle d'Alfred Pilon à la tête des trois offices
internationaux de la jeunesse (l'Office franco-québécois
pour la jeunesse, l'Office Québec-Wallonie-Bruxelles et
l'Office Québec-Amériques), maintenant regroupés sous la
même présidence, ce qui affaiblit considérablement le
caractère unique des relations directes et privilégiées qui
unissent la France et le Québec. Alfred Pilon est lui aussi
un ancien du Conseil pour l'unité canadienne, subventionné à
même les fonds publics par Jean Charest.
- et, maintenant, celle de Wilfrid-Guy Licari, ambassadeur
du Canada en Tunisie.
Je connais depuis longtemps M. Licari puisque nous avons
tous les deux étudié en France à la fin des années 60, et
c'est un homme courtois, mais quand, à titre d'ambassadeur
du Canada, a-t-il récusé, par exemple, le «petit catéchisme»
de l'ancien ministre Axworthy, ouvrage anti-Québec remis à
la mode du jour par l'actuel et particulièrement agressif
ministre Pierre Pettigrew ? Quand a-t-il contesté la
politique du «cadenas diplomatique» imposée au Québec sur la
scène internationale depuis 40 ans ? Quand a-t-il appuyé la
doctrine énoncée en 1965 par le ministre de l'Éducation de
l'époque, Paul Gérin-Lajoie, en ce qui concerne le
prolongement externe de nos compétences constitutionnelles
internes, doctrine qui constitue le fondement
juridico-politique de notre présence internationale ? Jean
Charest peut-il nous assurer que, contrairement à l'immense
majorité de ses collègues ambassadeurs, il n'a pas, dans
tous les pays où il a représenté le Canada, donné du Québec
moderne une image caricaturale et mensongère ?
Ayant baigné depuis 30 ans dans la paranoïa fédérale à
Ottawa sans jamais s'en dissocier, il sera difficilement en
mesure de mener le combat pour la place du Québec à la tête
de son poste le plus névralgique, Paris. En effet, en France
autant qu'ailleurs, la vie d'un diplomate québécois est un
combat quotidien, comme peuvent en témoigner tous les
anciens délégués généraux, dont son prédécesseur, Clément
Duhaime.
À cela s'ajoute l'affront ainsi fait à tous ceux qui, avec
compétence et loyauté, oeuvrent au ministère des Relations
internationales, ou ailleurs dans la société québécoise, et
se préparent, depuis de nombreuses années, à assumer la
relève. Nous ne sommes plus, contrairement à ce que voudrait
nous faire croire Jean Charest, à l'époque de la Révolution
tranquille, où nous avions besoin d'importer d'Ottawa pour
créer notre diplomatie un ambassadeur chevronné, Jean
Chapdelaine, qui a été notre maître à tous et nous a appris
notre métier, où nous avions aussi besoin, venant d'Ottawa,
d'un Jean Lesage qui croyait au Québec. À sa nation et à son
État.
Jean Charest lui, visiblement, n'a jamais vraiment quitté
Ottawa et rêve toujours d'y retourner...
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EXPOSE DE CLAUDE ROQUET SUR LES
ACCOMMODEMENTS
RAISONNABLES A L'AADQ
SEPTEMBRE 2007
Accommodements et différences
Si j’ai suggéré un dialogue, entre membres intéressés de
l’Association des anciens Délégués du Québec, concernant les
« Accommodements raisonnables », c’est que les débats au
Québec à ce sujet m’ont paru d’une importance majeure, étant
donné surtout l’approche très large que propose la
Commission Taylor-Bouchard.
Vous aurez vu le document de consultation de la Commission,
au
www.accommodements.qc.ca.
Il traite de quatre dimensions des rapports interethniques,
chacune fort ambitieuse :
1-
les valeurs et les droits;
2-
la diversité culturelle;
3-
l’intégration collective;
4-
la laïcité.
On m’a demandé de lancer les échanges de vue, lors de notre
déjeuner. À cette fin, je me contenterai de quelques
remarques personnelles, évidemment très limitées et
discutables, sur chacun de ces quatre thèmes tels qu’ils
sont présentés dans le document de la Commission.
Remarques préliminaires
Certains auraient voulu que le gouvernement tranche
(« Commission égale démission »).
On a contesté la composition de la Commission.
On a condamné son approche comme élitiste et insuffisamment
ouverte à tous.
On a regretté qu’elle ait élargi démesurément le débat.
On a craint que la consultation ne provoque des attitudes
négatives et racistes.
Personnellement, je ne suis pas très sensible à ces
critiques. Je suis heureux que le Québec engage là un large
débat sur de larges questions.
Concernant les valeurs et les droits :
À la p. 17 de son document, la Commission énumère
« certaines valeurs fondamentales à l’honneur dans notre
société », sans y inclure l’héritage religieux du Québec.
C’est une lacune. C’est trop facilement gommer des siècles
d’histoire religieuse qui marquent les valeurs, l’identité
et le patrimoine culturel du Québec. Les valeurs qui
inspirent les Québécois découlent en bonne partie de leurs
racines judéo chrétiennes (à plus de 90%), à quoi s’ajoute
l’apport d’autres religions et courants de pensée. Pour
refléter cette réalité, on pourrait se contenter d’une
formule modeste, comme celle de l’Union européenne :
« l’héritage religieux et humaniste du Québec ». Ou de
façon plus large évoquer les valeurs qui dérivent des grands
monothéismes, des autres religions et des traditions
humanistes du Québec.
Au plan des droits, le document évoque la liberté de
religion et s’interroge sur son sens et sa portée. Pour ma
part, je reconnais la liberté de religion comme un droit
essentiel. Mais la religion peut servir de prétexte à des
exigences diverses. À mon avis, on ne saurait accepter en
son nom des pratiques criminelles (mutilation féminine;
meurtres d’honneur; fatwas appelant à l’assassinat) ou
contraires au droit établi en Occident (polygamie); ou
encore l’intégration dans notre système juridique de
systèmes juridiques religieux.
En ce qui concerne les accommodements pour motifs religieux,
je ne m’en remettrais pas à une conception subjective ou
personnelle d’une religion (comme la Cour suprême du Canada,
voir p. 31), mais plutôt à ses définitions officielles et à
ses exigences centrales. Par ailleurs, on n’a pas à se
plier à ceux qui voudraient imposer à d’autres les
obligations religieuses que leur impose leur religion.
Enfin, il serait utile d’établir des orientations pour
certains problèmes fréquents dans des milieux comme
l’université, l’hôpital etc.
Sur la diversité culturelle :
1- Le respect des autres cultures ne doit pas amener
la majorité québécoise à traiter la
sienne
comme une parmi d’autres. La société d’accueil a sa
consistance et son histoire, sur laquelle la majorité
imprime légitimement mais non exclusivement son propre
caractère, tout en demeurant ouverte et en acceptant
d’évoluer.
2- Certains « signes » culturels n’ont pas le même
sens pour la société d’accueil et pour tel immigrant (par
ex., le voile). Certains traits purement culturels
sont indûment sacralisés comme religieux.
Sur les rapports interculturels et l’intégration
collective :
1- Un « Républicanisme » basé uniquement sur les rapports
juridiques et les grands droits universels peut sembler
éluder les problèmes des rapports interethniques; mais il
vide la société de sa réalité et de son histoire (voir
l’ouvrage de Fernand Dumont sur la formation de la société
québécoise).
2- C’est une société entière qui accueille l’immigrant
et son ethnie dans le dipôle de « l’interculturalisme ». On
ne peut biffer de notre société la profondeur historique de
sa culture française (sans exclure la dimension anglophone
et autochtone) et de ses dimensions religieuses. Les deux
côtés du dipôle ne sont pas de même nature et n’ont pas le
même statut. Cela n’exclut nullement une attitude
d’ouverture et d’accueil culturel.
Sur la laïcité, quelques remarques :
1- Chaque société qui se dote d’un espace public laïc le fait à
sa façon, en fonction de son histoire et de ses réalités.
Aucune laïcité n’est identique aux autres. Le Québec doit
se donner sa conception de la laïcité et accepter qu’elle
évolue avec le temps. S’attacher à un type inamovible,
reflet supposément pur des principes des Lumières,
entraînerait des effets pervers. Au sujet de la laïcité en
Turquie, le titulaire de la chaire du département d’études
du Proche Orient à Princeton faisait remarquer récemment
qu’une définition trop rigide et doctrinaire de la laïcité
risquait de polariser et de diviser inutilement la société
turque (interview dans Today’s Zaman sur internet, 27 août
2007).
2- Il faut distinguer laïcité et laïcisme. La laïcité est un
cadre agréé qui gère le rapport entre religions,
philosophies et idéologies dans la société. Une de ces
idéologies est un laïcisme (Denise Bombardier a utilisé la
formule : « laïcité fondamentaliste ») qui prône une
perception très négative des religions et voudrait les
exclure totalement de l’espace public. Cette idéologie a
droit de s’exprimer mais elle n’est pas neutre et ne peut
prétendre être la laïcité. Par ailleurs, l’agnostique ou
l’athée peut être sensible aux valeurs d’origine religieuse
(voir Comte-Sponville cité par Grand’maison, « Pour un
nouvel humanisme », p. 159).
3- La laïcité doit permettre un dialogue ouvert, dans la
société, notamment sur les questions relatives aux valeurs,
à l’éthique, au « sens », et non prétendre interdire ce
dialogue aux divers courants de pensée, politiques,
idéologiques, philosophiques ou religieux.
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Anne Legaré
Le Devoir vendredi 4 juin 2004
Louise Beaudoin, dans un
article du Devoir du 11 mai, souhaite remettre
les choses en place en ce qui concerne la
politique du dernier gouvernement souverainiste
à l'endroit de la France. Cette ouverture à un
débat incomplet jusqu'à maintenant me paraît
souhaitable et je me réjouis qu'elle y consente.
Le but de ce débat n'est pas de mettre en cause
le travail de Louise Beaudoin. Bien au
contraire. Dans l'ouvrage Le Québec, otage de
ses alliés. Les relations du Québec avec la
France et les États-Unis, je souligne en juste
part la «détermination» de l'ancienne ministre
dans les dossiers qui concernent la relation du
Québec avec la France.
Il ne s'agit donc pas ici d'attribuer des
satisfecit au travail parfois salutaire de
l'ancienne ministre au sein d'un gouvernement
qui a semblé ambivalent, sinon divisé entre la
logique d'une option américaine quasi exclusive
et la nécessité d'un contrepoids traduit dans
une option française et européenne forte. Cet
enjeu est à la fois social, culturel et
politique.
Dans ce contexte, ne faudrait-il pas profiter de
la situation dans laquelle l'alternance
politique met les Québécois pour tenter de
comprendre et faire comprendre pourquoi, en tout
premier lieu, nos intérêts seraient de tel côté
plutôt que de tel autre. Cela, en
approfondissant une question qui n'est jamais
totalement tranchée ni totalement claire, celle
très complexe de l'identité du Québec, une
communauté francophone en perpétuelle
transformation, traversée par la diversité de
ses composantes et par les effets du pouvoir de
son voisin américain. [...]
Ambivalence
Les efforts de Louise Beaudoin et l'amitié que
nous porte la France n'ont-ils pas été contrés à
maintes occasions, au cours des dix dernières
années, par les intérêts partagés entre la
France et le Canada? Comment expliquer le
sentiment d'ambivalence à l'endroit de la France
qui s'est fortement manifesté dans les milieux
intellectuels québécois? La société québécoise
n'est-elle pas concernée par la relative
indifférence affichée par les étudiants à
l'endroit des universités françaises?
Quel est l'impact sur l'identité québécoise des
contraintes externes qui pèsent sur la politique
internationale du Québec (subordination à la
politique étrangère du Canada, solidarité
indispensable dans l'alliance avec les
États-Unis et avec le Canada sur les questions
de sécurité, extension de plus en plus large du
libre-échange, importance du marché américain
pour nos exportations, etc.)? Quelles sont les
positions de fond de nos gouvernements à ce
sujet?
Le besoin de définir une politique
internationale faisant contrepoids aux tendances
continentales est-il partagé collectivement?
Comment une telle politique pourrait-elle être
expliquée aux Québécois? Quel poids doit-on
donner aux liens franco-québécois par rapport à
ceux que nous chérissons avec les États-Unis? Le
mouvement entraîné par les échanges commerciaux
avec les États-Unis peuvent-ils tenir lieu de
seul déterminant d'une vision des intérêts du
Québec à long terme?
Les citoyens ont-ils les outils nécessaires pour
interpréter ou décoder en «termes identitaires»
les nombreuses déclarations favorables à une
plus grande intégration continentale en même
temps que la volonté d'affirmation nationale ou
étatique? [...]
Louise Beaudoin rappelle que l'option française
n'a pas fait l'unanimité au sein du gouvernement
souverainiste et que l'on doit quand même à son
action d'avoir actualisé une «vraie politique» à
l'égard de la France. [...]
Je fais état dans Le Québec, otage de ses alliés
des contradictions internes du document produit
par le gouvernement du Parti québécois et adopté
par l'Assemblée nationale appelé Plan
stratégique 2001-2004. Les liens avec la France
y sont mesurés à «la place que la France
occupera par rapport à d'autres partenaires
européens» (p. 228). N'est-on pas justifié de
penser que l'ambiguïté d'une telle déclaration
est le signe d'un refus de prendre parti face à
des points de vue qui divisent également les
Québécois par rapport aux questions
identitaires? Peut-on sérieusement se contenter
de louer les efforts d'une action indéniablement
productive mais qui demeure partielle? Agir
davantage sur les représentations que se font
les citoyens québécois, telle devrait être la
priorité des deux partenaires impliqués dans une
politique franco-québécoise tournée vers la
promotion de la diversité culturelle.
Qu'on me comprenne bien: l'enjeu n'est plus de
penser le Québec comme à l'ère de la survivance
ni d'ériger la France en modèle ou en lieu de
mémoire empreint de nostalgie. Il s'agit de
dynamiser un débat pour que les relations
internationales du Québec soient à moyen terme
un outil de renforcement d'une identité
spécifique.
À cette fin, je propose deux moyens. Le premier
consiste à solliciter des acteurs politiques
qu'ils mettent au service des citoyens une
véritable politique de communication en matière
de relations internationales. Le second moyen
est de s'affranchir de toute réserve face au
débat public afin de permettre à chacun de mieux
saisir les tenants et les aboutissants de
certains choix dont les conséquences concernent
chacun. Louise Beaudoin n'aurait rien à perdre
dans ce débat.
Anne Legaré : Professeure au département de
science politique de l'Université du Québec à
Montréal et auteure de Le Québec, otage de ses
alliés. Les relations du Québec avec la France
et les États-Unis (VLB, 2003).
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